Dans un épais brouillard emprisonné par les montagnes avoisinantes se trouve la municipalité chinoise de Chongqing, la plus grande ville du monde. Bien que cette statistique ne reflète que partiellement la réalité, elle nous invite à mieux connaître cette ville de tous les extrêmes.
Dire que Chongqing est la plus grande ville du monde serait un raccourci un peu facile puisque les frontières administratives de la municipalité regroupent à la fois une agglomération urbaine gigantesque de 16 millions d’habitants et des zones rurales. Au total, ce sont 32 millions d’habitants dont 30 % de population rurale sur une étendue grande comme l’Autriche.
Cette taille démesurée s’explique par son statut de municipalité directement subordonnée au gouvernement central. Ce statut, partagé seulement avec Pékin, Tianjin et Shanghai, permet à une ville d’avoir le même rang qu’une province. Cette classification ne fut acquise par Chongqing qu’en 1997 afin de faciliter le développement des régions occidentales dont la ville constitue la porte d’entrée. L’idée de détacher Chongqing et quelques-unes de ses préfectures et comtés adjacents de la province du Sichuan devait permettre de coordonner la réinstallation des habitants des zones du réservoir du barrage des Trois-Gorges.
Une merveille d’ingénierie face à la topographie unique
Depuis, Chongqing s’impose peu à peu comme un modèle de développement et de planification urbaine réussie. L’agglomération est passée de 5 millions d’habitants en 1995 à 16 millions aujourd’hui. Et pourtant. Même si la ville présente l’intérêt stratégique de se situer à la confluence du Yangtsé et du Jialing, on ne peut pas dire que ses caractéristiques naturelles ont facilité le travail des autorités pour absorber un triplement de la population.
Chongqing dispose d’une topographie exceptionnelle. La ville est striée de montagnes au travers desquelles les deux rivières slaloment. Sur la seule partie centrale urbanisée, l’altitude passe de 150 à 500 mètres. Les autorités ont donc orchestré une véritable prouesse de planification et d’ingénierie pour s’accommoder du relief. En à peine trois décennies les infrastructures ont fleuri : tunnels, ponts en tout genre, terree-pleins et surtout métro. La première ligne de ce dernier n’a ouvert qu’en 2004, mais il se hisse déjà dans le top 10 des plus grands réseaux mondiaux.
Ce réseau de métro est devenu à travers le temps le fil rouge du développement de la métropole, allant jusqu’à précéder l’arrivée des routes et de l’urbanisation des zones périphériques. Un travail d’anticipation et d’adaptation fascinant où a été creusée la station la plus profonde du monde mais aussi où on trouve le monorail aérien le plus long de la planète.
Ouverture internationale et passé héroïque
Tout ce travail qui ne fait que s’intensifier est mis en avant dans le Musée municipal de la planification. On peut y découvrir comment l’accent est dorénavant mis sur la « ville du quart d’heure » mais aussi la place qu’exerce Chongqing dans le projet des nouvelles routes de la soie, notamment en tant que point de départ d’un train qui termine sa course à Duisbourg en Allemagne. Le musée expose aussi l’asymétrie de développement des provinces occidentales par rapport à l’Est du pays qui s’est nettement accrue depuis les réformes économiques post-1978. Il est encore expliqué comment Chongqing va continuer son rôle structurant de rééquilibrage.
L’actuelle importance politique de la ville se mesure au fait que depuis 2007, le secrétaire du PCC à Chongqing obtient simultanément un siège au Politburo du Parti. Le passé de la ville est d’une importance immense dans la compréhension que l’on peut avoir du pays. Elle a été la capitale de 1937 à 1946 pendant la guerre antifasciste contre l’invasion impérialiste japonaise, ce qui lui a fait subir d’intenses bombardements criminels par l’aviation japonaise. Chongqing est donc un haut lieu du front uni entre les nationalistes et les communistes et est aussi la dernière capitale du gouvernement du Kuomintang avant sa fuite aérienne vers l’île de Taïwan, synonyme de victoire communiste.
Réussites et contradictions
À la confluence de tant de choses, Chongqing raconte beaucoup de choses sur la Chine, ses contradictions et sa complexité. Une ville singulière qui exacerbe les choses, en témoignent les 20 % de logements vacants à la suite de la bulle immobilière. En témoigne également le quartier d’affaires qui s’étend toujours plus horizontalement et verticalement pendant qu’une impulsion aux accents néo-maoïstes avait émergé au tournant des années 2010. Difficile aussi de ne pas voir en Chongqing le résultat d’une économie qui reposait sur les investissements dans les infrastructures, dont l’effet le plus visible ici est la capacité de l’Homme à transformer son environnement.